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Lettre pastorale sur l'initiation tradionnelle

 

L’inadéquation actuelle de l’initiation traditionnelle.

Vers les années 1975, pour des raisons politico-administatives, l’initiation traditionnelle fut brutalement suspendue dans notre zone. Cette rupture inattendue a engendré un vide psychologique et l’émergence d’une génération à cheval entre la tradition oubliée et de la modernité mal assimilée. Le non-enracinement culturel qui s’en est suivi a très souvent provoqué une défiguration de l’identité culturelle et un déséquilibre intérieur des jeunes n’ayant plus d’attrait aux valeurs fondamentales. Outre la situation sus-évoquée, les mutations sociales auxquelles nous faisons face constituent, en soit, un paramètre de taille qui oblige à repenser l’initiation traditionnelle aujourd’hui. Quelle initiation ? Pour quelle société ? Pour quelle jeunesse ?

Pour répondre à cette triple question, il suffit de regarder autour de nous. Chacun est entouré de voisins qui ne sont pas nécessairement de même ethnie que lui. Les villages traditionnels sont en train de s’éclater en grandes agglomérations où les ethnies cohabitent paisiblement les unes à côté des autres. Les manifestations des initiés doivent donc tenir compte de ces voisins qui ne connaissent rien de notre culture. Ne jamais les brutaliser ni les frustrer.

Vouloir s’opposer à cette  réalité constituerait une violation grave du principe de convivialité qui est le socle de l’unité nationale camerounaise.

Puisque les problèmes d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’hier, on doit éviter de faire l’initiation d’aujourd’hui exactement comme celle d’hier. Certains signes et symboles éloquents d’hier sont devenus muets aujourd’hui. Prendre les gens de force pour les amener à l’initiation est une violation grave de leur conscience et de leurs droits et partout une opposition  aux efforts nationaux de se hisser au concert des Etats  de droit. Le maintien du cycle initiatique à trois mois en période scolaire où les garçons sont retirés de leurs écoles au bénéfice de l’initiation traditionnelle est une injustice grave à l’égard de nos enfants. Dans la société actuelle, l’égalité des chances à octroyer aux enfants passe obligatoirement par une compétition scolaire qualitativement sélectionnée par le marché de l’emploi. L’initiation traditionnelle ne constitue plus un passage obligatoire d’intégration sociale dans notre milieu. Nous ne somme pas en train de négliger l’apport de l’initiation traditionnelle à l’éducation intellectuelle actuelle. Les deux peuvent s’harmoniser, se compléter et  se relayer. Il est question d ‘un recours et non d’un retour pur et simple à l’initiation traditionnelle.

Comme le septentrion camerounais souffre déjà de la sous-scolarisation, nous devons éviter de faire de ‘initiation une goutte qui s’ajouterait aux pesanteurs culturelles qui retardent notre promotion et le décollage du développement dans notre Région. Il nous est arrivé de constater que l’initiation traditionnelle telle que vécue aujourd’hui présente des insuffisances et des adaptations malsaines qui ne sauraient relever le défi de la crise morale que traverse notre jeunesse. La présence des sachets de liqueurs (NOFIA, NIKITA, KITOKO, etc.) dans les campements initiatiques ou encore celle des initiés avec leurs maîtres dans les débits de boisson prouve à suffisance la fragilité, l’improvisation et l’inadaptation du système initiatique actuelle. Nous devons repenser la pratique actuelle de l’initiation traditionnelle.

L’initiation traditionnelle et la Foi Chrétienne

 Ceux qui ont connu le Christ Jésus et l’ont accepté comme Maître et Seigneur après un passage d’expérience initiatique traditionnelle peuvent apporter au christianisme un aspect important. Il s’agit du sens et de la fierté de l’appartenance à une communauté, à une famille, à un peuple.

L’identité chrétienne se trouve ici, sans ambiguïté, enrichie par la conscience d’être membre d’une communauté, de la famille du peuple saint, laquelle conscience est  purifiée au creuset d’épreuves rudes. Le problème le plus difficile est celui de ceux qui veulent tenter une expérience initiatique traditionnelle après l’initiation chrétienne. A tous ceux-là, nous adressons ce message pour lever toute ambiguïté et tout nombre de doute ou d’ignorance.

Le chrétien devient fidèle du Christ par l’initiation au mystère et à la vie du Christ seul Sauveur. C’est pour cette raison que le baptême, la confirmation et l’eucharistie qui jalonnent l’évolution du fidèle sont appelés sacrements de l’initiation. Il n’existe aucune initiation humaine traditionnelle qui soit au dessus de celle de Dieu. Si l’initiation traditionnelle nous intègre à la communauté humaine, l’initiation chrétienne nous ouvre à la communion avec Dieu – Créateur, à l’Eglise et à la vie éternelle. Aucune initiation traditionnelle ne peut prétendre ouvrir la porte de la vie éternelle.

Il n’est pas possible d’être chrétien et d’aller à une initiation traditionnelle telle qu’elle se pratique actuellement. Celle-ci s’ouvre par des sacrifices à des esprits impurs (Mannuhuli, Makahaï, Mazoumri, etc.) à qui on se confie. Le sacrifice des animaux à ces esprits voudrait proclamer que la vie vient de ces divinités. Avec le sang des animaux, on offre aussi sa propre vie à la protection de la divinité qui reçoit l’offrande. Ceci constitue une trahison et reniement  de notre foi (apostasie). Aux fils d’Israël, le Créateur Dieu dit : Je suis le Seigneur, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude. Tu n’auras pas d’autres dieux que Moi. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas, car moi Yahvé, ton Dieu, je suis un Dieu Jaloux qui punis la faute des pères sur les enfants, les petits-enfants et les arrière-petits-enfants pour ceux qui me haïssent, mais qui fait grâce à des milliers pour ceux qui m’aiment et gardent mes commandements (Ex 20, 2-3,5-6).

Nous sommes conscients que c’est le Seigneur Dieu qui nous a fait sortir du monde païen, de l’esclave du péché par le sacrifice de son fils dans lequel nous sommes baptisés. Il est anormal et incompréhensible qu’un chrétien se prosterne et offre un sacrifice à Mannuhuli, à Makahaï, à Mazoumri, etc. et prétende encore professer la foi monothéiste catholique. Notre Créateur est un Dieu jaloux de sa paternité ; puisque Mannuhuli, Makahaï et Mazoumri ne sont ni le Père, ni le Fils encore moins l’Esprit Saint, ils ne doivent par conséquent avoir aucun contact avec le chrétien. A ce sujet, le Seigneur Jésus nous dit : c’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, et à lui seul tu rendras un culte (Mt 4,10b).

Dans quelles conditions le chrétien peut-il aller à l’initiation ?

 Pour qu’un chrétien participe (assiste) à l’initiation, un certain nombre de préalables doivent être assurés :

Ø  Que les tenants du pouvoir traditionnel et les maîtres d’initiation traditionnelle acceptent de supprimer toute référence aux mauvais esprits, y compris leurs sacrifices ;

Ø  Que des chrétiens (catéchistes, anciens, etc.) soient intégrés parmi les maîtres d’initiation ;

Ø  Que tout soit fait en référence à Dieu Créateur et Tout-Puissant sans offrande de sacrifice sanglant parce que le Seigneur Jésus l’a fait pour nous une fois pour toutes ;

Ø  Que l’entrée soit libre et jamais forcée ;

Ø  Que l’initiation n’ait jamais lieu en période scolaire ;

Ø  Que les règles d’hygiène ne soient pas négligées.

Dispositions pastorales diocésaines

En vue du bien psycho-social et spirituel des personnes et de la communauté chrétienne, tout chrétien qui participe à l’initiation traditionnelle en dehors des conditions citées ci-dessus s’exclue lui-même des sacrements pour une (longue) période dont la durée est laissée à la sagesse de son curé en concertation avec son conseil pastoral. Le retour à la communion sera conditionné par une démarche de pénitence publique (Regret – Réparation – Réconciliation) dont les détails et les modalités sont confiées à la délicatesse pastorale du curé.

J’exhorte les prêtres à continuer les réflexions avec les communautés concernées par l’initiation traditionnelle et surtout à veiller à un bon accompagnement spirituel des fidèles. Les préalables que je viens de définir ne sont ni fantaisistes ni utopiques. Tout est possible si nous acceptons d’ouvrir un dialogue avec la tradition comme d’autres l’ont fait et réussi.

Que Dieu vous bénisse et vous garde !

Fraternellement vôtre en Christ,                                                                             

 

juin 2009

                                                                        Barthélemy YAOUDA HOURGO

                                                                                       Evêque de Yagoua