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Homelie cardinal Robert Sarah

Ordination Episcopale de S.E. Mgr Barthélemy Yaouda Hourgo,

Evêque de Yagoua (à Yagoua, le 1 octobre 2008)

Homélie de S.E. Mgr Robert Sarah,

Secrétaire de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples

Lectures Jr. 1, 4-9 Ps 83 1Tm 4, 12-16 Jn 15, 9-17

            Aujourd’hui, 1er octobre, c’est la fête de Sainte Thérèse de l’enfant Jésus, Docteur de l’Eglise et Patronne des Missions. Malgré le caractère exceptionnel de l’événement, à savoir l’ordination épiscopale de Mgr Barthélemy Yaouda Hourgo, qui nous réunit et nous invite à mettre l’accent et à concentrer toute notre attention sur le mystère du sacerdoce dans sa plénitude, comment ne pas s’arrêter, un instant, sur la figure tout autant exceptionnelle de cette femme au visa tellement beau, tellement énergique et tellement transparent de l’amour et d la sainteté de Dieu ? Sainte Thérèse n’a cherche q’une seule et unique chose : connaître Jésus Christ, aimer Jésus Christ et le faire aimer. Son seul désir était de se laisser pénétrer par l ‘amour de Jésus comme le feu qui a le pouvoir de pénétrer le fer, de l’imiter de sa brûlante substance, de le transformer en lui et de le rendre incandescent. Quand le fer est introduit dans le feu, il semble ne faire qu’un avec lui. Il devient du feu. Sainte Thérèse ne cherchait qu’à être plongée dans le brasier de l’amour, c’est-à-dire en Dieu. « Voici ma prière, disait-elle : je demande à Jésus de m’attirer dans les flammes de son amour, de m’unir si étroitement à Lui, qu’il vive et agisse en moi ».

            Pour arriver à cette union dans l’amour avec Jésus, Thérèse a supplié Dieu de lui montrer sa « petitesse », sa « pauvreté », son « néant ». Parce que quand on est dans la pauvreté, le « rien absolu », quand on est petit comme un enfant, c’est alors que l’on est uni à Dieu et que l’on est transformé en feu et inondé d’un torrent d’amour : le torrent d’amour qui jaillit du cœur de Jésus.

            En effet, puisque le bon Dieu est un Père Miséricordieux, puisqu’il a besoin de nous aimer, qu’il a de la joie de nous aimer, il nous faut nous tenir auprès de Dieu, sans le laisser un instant. « Je connais le Bon Dieu, écrit Sainte Thérèse, c’est un Père, c’est une Mère qui a besoin pour être heureux d’avoir son enfant sur ses genoux, sur son sein ». Il faut constamment donc nous tenir auprès du Bon Dieu une intention théologale. Alors, Thérèse se met dans les bras du Bon Dieu comme un tout petit enfant. Elle s’unit à Dieu. « Je suis trop petite comme les prophètes, je ne suis qu’un enfant (Cf. Jr 1,6). Je suis trop petite pour nourrir vos enfants », disait-elle en parlant des novices dont elle avait la charge.

            Toute sa vie durant, Ste Thérèse de l’Enfant Jésus a cultivé la « petitesse », et la « pauvreté ». Elle est devenue chaque jour plus consciente de son « néant » et plus heureuse de n’être qu’une simple petite enfant de Dieu. Et pour elle, c’est la plus grande grâce qu’elle a reçue. Et c’est là également sa force et sa grandeur.

Excellence Mgr Barthélemy,

            C’est sans doute, parce que ce sont les mêmes sentiments que vous éprouvez en ce jour où vous recevez la consécration épiscopale, et c’est certainement parce que vous êtes envahi par un profond sentiment de pauvreté, de petitesse et d’impuissance devant la charge de paître l’Eglise de Dieu qui est à Yagoua, que vous avez choisi comme devise de l’extraordinaire et humble parole de Saint Paul :  « Ce que je suis, je le suis par la grâce de dieu » (1 Co 15,10). C’est pour nous partager les sentiments qui vous habitent aujourd’hui, que vous avez voulu nous faire écouter le livre du prophète Jérémie : « Avant même de te former dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré ; je fais de toi u prophète pour les nations. Et je dis : Oh Seigneur mon Dieu : Vois donc, je ne sais pas parler, je ne suis qu’un enfant » (Jr 1, 5-6).

            Mais devant le sentiment de votre petitesse et de votre impuissance, devant la conscience de votre pauvreté et de votre néant, comme à Ste Thérèse, Dieu vous donne la grâce de découvrir son amour miséricordieux et de comprendre que le propre de l’amour est de s’abaisser. L’amour s’abaisse jusqu’au néant de Thérèse. Et aujourd’hui, Dieu s’est aussi abaissé vers vous et vous dit, autant qu’il le dit à chacun de nous tous, ici présents : « Je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jn 15,15). Dieu révèle tout aux petits et aux humbles.

            Vous serez un grand Evêque, vous serez un saint Evêque si vous demeurez, comme Ste Thérèse, petit, humble, pauvre et tout abandonné à Dieu. Vous serez un géant de Dieu, un grand prophète de Dieu, si humblement et constamment vous chantez avec gratitude et un cœur filial les miséricordes et les bienfaits du Seigneur. Car vous avez tout reçu de lui. C’est cette merveilleuse réalité qu’exprime votre devise épiscopale : « Ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu ».

            Vous serez un grand Evêque africain, comme Saint Augustin, si vous demeurez un homme de Dieu, un mystique et un ami de Dieu, celui qui se tient constamment devant Dieu dans une attitude d’amour filial, d’adoration, de contemplation, de face-à-face avec Dieu, comme Moïse. Qu’est-ce qu’un Evêque, sinon un ami de Dieu ? Son cœur est totalement uni au cœur de Dieu. Son être, sa vie, son travail, ses projets n’ont de sens et de consistance qu’en Dieu. Il vit pour Dieu, par Dieu et en Dieu. L’Evêque est vraiment l’ami de Dieu. Il doit conduire le peuple chrétien sur les sentiers du temps et dans son pèlerinage vers l’éternité. Il doit conduire toutes les âmes de bonne volonté à faire l’expérience de Dieu et à vivre pleinement et intensément une authentique amitié avec Lui.

            Jean-Paul II écrit dans Pastores gregis : « Une image biblique semble particulièrement adaptée pour éclairer la figure de l’Evêque en tant qu’ami de Dieu, pasteur et guide de son peuple. C’est la figure de Moïse. En le regardant, l’Evêque peut s’inspirer de son être et de son agir de pasteur, choisi et envoyé par le Seigneur, précédant courageusement son peuple dans sa marche vers la terre promise, interprète infidèle de la parole et de la loi du Dieu Vivant, médiateur de l’Alliance, ardent et confiant dans l’intercession en faveur de son peuple.

            Comme Moïse qui, après sa rencontre avec le Seigneur sur la Sainte Montagne, retourna au milieu de son peuple avec un visage rayonnant (Cf. Ex 34, 29-30), de même l’Evêque ne pourra être porteur, parmi ses frères, des signes de son être de père, de frère et d’ami que s’il entre dans la nuée obscure et lumineuse du mystère du Père, du Fils et de l’Esprit Saint. Illuminé par la lumière de la Trinité, il sera signe de la bonté miséricordieuse du Père, vivante image de la charité du Fils, homme transparent à l’Esprit, consacré et envoyé pour guider le peuple de Dieu sur les sentiers du temps, dans son pèlerinage vers l’Eternité ». L’Evêque s’efforcera de porter tout son attention pour entendre résonner dans son cœur l’exhortation insistante de Saint Grégoire de Nazianze : « D’abord, se purifier, ensuite purifier ; d’abord se laisser instruire par la sagesse, ensuite instruire, d’abord devenir lumière, puis éclairer, d’abord s’approcher de Dieu, ensuite y conduire les autres, d’abord être saint, ensuite sanctifier » (Pastores gregis n° 12).

            A travers votre vie d ‘Evêque, c’est-à-dire de « Pasteur attentif à tout le troupeau dont l’Esprit Saint vous a établi gardien pour paître l’Eglise de Dieu, qu’il s’est acquise par le sang de son propre fils » (Cf. Ac. 20, 28), avec Jésus et l’aide de la Vierge Marie, faites connaître l’Amour paternel de Dieu à toutes les personnes que vous rencontrerez et conduisez-les à Dieu, conduisez-les vers la sainteté. C’est là notre vocation à tous.

            « Je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jn. 15, 15). Jésus nous a fait connaître tous es secrets ; tout ce qu’il sait… il nous l’a fait connaître, parce que nous sommes ses amis. A un ami, on fait des confidences. Il y a des choses qu’on ne livre pas à n’importe qui, mais ce qu’il y a de plus profond en soi, ce qui constitue les profondeurs intimes de notre être, on le dit à son ami. A nous qu’il appelle ses amis, Jésus fait ses confidences ; il révèle ce qu’il y a de profond, de plus intime en lui. Et qu’est-ce qu’il y a de plus profond en Jésus ? C’est sa vie en Dieu, c’est qu’il est un avec le Père, et le voir c’est voir Dieu. Ce sont les relations trinitaires, c’est le Père, c’est le Fils qu’il est, c’est l’Esprit Saint, et c’est notre participation à cette vie trinitaire comme enfants de Dieu qui, sous l’action de l’esprit Saint, nous fait  nous écrier, à notre tour, en disant : Abba : Notre Père.

Excellence Monseigneur Barthélemy,

            Je n’exclue ni ne déprécie votre futur engagement et les énormes énergies que vous allez investir en faveur de la promotion et de la dignité humaines, du développement et de la lutte contre la pauvreté de cette région. Vous aurez certainement pleine consolation, beaucoup de bonheur et une joie profonde lorsque vos yeux contempleront les résultats positifs de votre engagement social. Pourtant Jésus vous dit aujourd’hui avec beaucoup de clarté que la fécondité de votre ministère épiscopal et de votre engagement pastoral dépendra de votre union avec Dieu. « Demeurez dans son amour… Si vous êtes fidèles à mes commandements, vous demeurerez dans mon amour. Comme moi, j’ai gardé fidèlement les commandements de mon Père, et je demeure dans son Amour » (Jn. 15, 9).

            Il faut que les paroles de Jésus demeurent en nous, il faut que nous soyons fidèles aux commandements de Jésus, il faut que nous demeurions dans son Amour, si nous voulons les transmettre avec fécondité. Les commandements de Jésus et son Amour doivent d’abord demeurer au-dedans de nous, et non pas simplement au niveau de notre intelligence. Ils doivent descendre jusque dans notre cœur, cette terre intérieure où s’enracine la parole de vie.

            Cette parole de vie est alors dans son milieu et là, comme une semence, elle germe, elle pousse, elle mûrit. Quand ensuite on la proclame, on transmet ce que l’on a contemplé, ce que l’on a digéré, ruminé ; Ce n’est pas seulement une connaissance intellectuelle ; encore une fois cette parole passe par l’intelligence, mais elle descend plus profond, au-dedans du cœur. C’est pourquoi cette connaissance que nous livre Jésus, à nous qui sommes ses amis, est une connaissance qui jaillit de l’Amour.

            Si nous voulons remplir notre mission d’Evêque et de Pasteur du troupeau, il faut être uni au Christ ; il faut être uni à Dieu pour porter du fruit, et un fruit qui demeure (Cf. Jn. 15, 16).

            Comme nous le recommande Jean-Paul II, de vénérée mémoire, prenez Moïse comme modèle. Jour après jour vivez dans la contemplation et la prière incessante, comme Moïse. « Le Seigneur conversait avec Moïse face à face comme un homme converse avec un ami » (Ex 33, 11). Quelle intimité dans cette conversation entre le Seigneur et Moïse ! Pour Moïse, cette intimité est liée à sa fonction, à sa médiation. Si vous voulez, comme Moïse, être un véritable « pont », un médiateur entre dieu et le peuple, voilà ce que le Seigneur dit à Moïse et à nous, Evêques des temps modernes :  « Va leur dire : « Retournez à vos tentes ». Mais toi, tu te tiendras ici auprès de moi ». (Dt 5, 30-31).

            L’Evêque et le prêtre doivent constamment se tenir devant Dieu. Ils ont besoin de vie intérieure, mais un laïc en a besoin, lui aussi ; s’il veut être vraiment chrétien dans le monde, sans être du monde (Cf. Jn. 15,19), il doit être uni à Dieu, il doit se tenir en présence de Dieu. D’ailleurs, c’est le dessein éternel qui nous est décrit dans la lettre aux Ephésiens : « Il nous a élus, dès avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l’Amour » (Ep 1,4). « Pour vivre en sa présence » : Voilà la fonction et la mission essentielles de l’Evêque. Et pourquoi donc Moïse, l’Evêque et les Elus de Dieu vont-ils se tenir auprès de Dieu ? Le Seigneur lui-même répond : « Mais toi, tu tiendras ici auprès de moi, je te dirai tous les commandements, les lois et les coutumes que tu leur enseigneras et qu’ils mettront en pratique » (Dt 5, 30-31).